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jeudi 5 avril 2018

Milena BOGAVAC & Jeton NEZIRAJ « Patriotic hypermarket »


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Une pièce de théâtre militant originale et dévastatrice. Vingt-sept témoignages bruts comme vingt-sept prises de vues. Voilà pour le format. Le contexte : le conflit du Kosovo (ex région autonome de la Serbie, elle-même ex partie de la Yougoslavie, le Kosovo ayant obtenu son indépendance en 2008). Vingt-sept témoignages de souvenirs à partir de 1989 de victimes ou responsables de cette guerre. D’un côté les albanais (souvent pauvres) qui peuplent en grande partie le Kosovo, de l’autre les Serbes, minoritaires, les uns détestant les autres. Le Kosovo alors occupé par l’armée de Slobodan MILOSEVIC est une poudrière. L’OTAN s’en mêle en le bombardant en 1999.

Les témoins vont se succéder pour raconter avec leurs mots, leurs larmes, mais aussi leurs sourires. Les voix sont diverses, aussi bien albanaises que serbes. On obtient une sorte de patchwork, vingt sept instantanés (comme le dit judicieusement le quatrième de couverture) tour à tour violents, désabusés, pleins d’espoir, des témoins sourient, il sont en vie. Certains récits sont poétiques ou allégoriques. Quelques dialogues viennent accentuer le sentiment de malaise, débat parfois stérile ou méprisant.

Ce « Patriotic hypermaket » est celui où l’on trouve de tout, souvent pour son grand malheur avec un Kosovo dénigré ou frappé, une autonomie contestée, et bien sûr la guerre en Yougoslavie qui échauffe les esprits. Le dernier instantané évoque l’avenir, un avenir sombre, sans échappatoire, une paix illusoire entre deux peuples qui se sont tellement haïs, tellement fait la guerre. Cette guerre ne revêt d’ailleurs pas que les habits des armes, des bombes, mais peut être « simplement » celle du quotidien, deux voisins qui se chicanent, grognent, se sentent le cul avant de se mordre.

Le Kosovo semblait l’enfant bâtard de la Fédération de Yougoslavie, mais même quand cette dernière éclate et tombe, il reste errant, livré à lui-même dans une situation de survie alarmante. Bref, cette pièce donne la parole à tous les acteurs, ce qu’ils ont vu, fait ou ne pas fait, leur quotidien (l’enfer incarné), la peur du lendemain. Quel lendemain d’ailleurs ? Juste quelques pages, souvent bouleversantes, et hop ! on passe le micro pour rendre compte de l’horreur, comme s’il n’était pas besoin d’en tartiner de longs chapitres pour expliquer, et puis les mots manquent, les témoins sont encore sous le choc, une vie de famille dynamitée, un avenir bouché, une paix impensable.

La préface de Bernard DREANO est une véritable mine d’informations. Encore une fois, en quelques pages seulement, la situation du Kosovo est exposée, sans trémolos ni langue de bois.

Pour offrir une vision plus juste au lectorat, définir au mieux cet enlisement, quoi de plus pertinent que de réunir une auteure serbe et un auteur kosovar ? C’est pourtant le cas ici pour une approche au cœur du conflit.

Ce sont (bien sûr ! serais-je tenté d’ajouter) les Editions L’ESPACE D’UN INSTANT qui nous font partager ce moment de mémoire collective sur une Histoire trop peu connue par nos contrées, un électrochoc en papier sorti en 2016.


(Warren Bismuth)


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