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samedi 20 janvier 2018

Olivier GUEZ « La disparition de Josef Mengele »


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Biographie romancée du sinistre docteur MENGELE, expérimentateur en chef du corps humain (juif de préférence), spécialiste en gémellité. Après la seconde guerre mondiale durant laquelle MENGELE fut une pièce maîtresse du IIIème Reich, il passe sa vie à se planquer. Traqué, recherché, puis oublié, à nouveau traqué. Pourquoi il fut si difficile voire impossible de mettre la main sur ce docteur de la mort ? Les raisons sont certes nombreuses, l'une d'elles vient cependant du fait qu'en refusant de se faire tatouer son numéro de matricule lorsqu'il entre dans les S.S. en 1938, il sera moins repérable par la suite. Ses expériences innommables – et innombrables - à Auschwitz sont peu développées dans cet ouvrage, l'auteur préférant se recentrer sur le parcours d'Herr Doktor après 1945, sa fuite en Argentine, accueilli à bras ouverts par Juan PERON, le dictateur argentin mettant en œuvre à son tour le national-socialisme dans une version plus « prolétarienne ». GUEZ en profite pour brosser une rapide biographie de PERON et de sa femme Eva. Nombreux sont les anciens nazis réfugiés dans des pays d'Amérique centrale ou du sud, les dirigeants leur déroulant le tapis rouge. Les ex soldats du Reich se prêtent main forte lors de coups durs ou de traques trop vives. À cet endroit du globe, on attend impatiemment la troisième guerre mondiale que la guerre froide pourrait provoquer, on souhaite un coup d'État en Allemagne pour nettoyer le pays des vilains démocrates installés au pouvoir. Mais revenons à Josef. Parcours chaotique, intéressé. Il haïssait son frère, seulement le frangin a dévissé son billard. Quoi de mieux pour le bon docteur de se mettre en ménage avec la veuve – sur les conseils du paternel – afin que les parts dont elle dispose dans les affaires MENGELE restent dans la famille. Après le coup d'État de 1955 avec l'expulsion de PERON de son moelleux siège, ça commence à sentir ferme le roussi en Argentine pour les anciens nazis, MENGELE se planque au Paraguay (il y acquerra la nationalité paraguayenne), puis au Brésil. Entre temps, les « chasseurs de nazis » israéliens (dont le Mossad) ont capturé l'ignoble Adolf EICHMANN, encore une pointure du Reich, et GUEZ saisit l'occasion pour nous rappeler le parcours de ce nazi actif. La fin de vie de MENGELE est pathétique. Malade, diminué, il reprend contact avec son fils, il n'a plus un rond, se traîne, déprime. Les mauvaises nouvelles pleuvent. L'une des pires pour le docteur est la déchéance de ses diplômes universitaires pour avoir trahi le serment d’Hippocrate à Auschwitz. Puisque GUEZ doit évoquer les années 60 et les planques de MENGELE, il balance au passage une courte radioscopie de l'état du monde durant cette décennie. Ce bouquin de 2017 est intéressant, n'en doutons pas un seul instant, il est documenté, mais il a un peu de mal à devenir prenant, sans doute à cause de cette écriture froide, lisse, comme distanciée, dépourvue d'émotion, en un style journalistique qui relate sans aucune aspérité, c'est dommage, ça handicape pas mal la lecture, ça n'encourage pas la vibration. Et puis il y a ce choix encombrant de romancer parfois jusqu'à la nausée : si ça peut payer, d'autres fois ça casse voire ça lasse (qu'ils sont longs et inutiles – et pas d'un style littéraire très jouissif ni très réussi - ces passages vaguement sexuels où l'on croirait que l'auteur hèle le chaland en lui laissant deviner quelques poils pubiens censés paraître licencieux, ou lorsqu’il évoque un taillage de plume derrière un buisson discret ! Etait-ce nécessaire pour la bonne compréhension de l’ouvrage ?). Qu'elles sont longues ces scènes ou tout en reluquant des fesses rebondies, MENGELE ressasse sa haine du genre humain. Ne pas s'arrêter sur ces détails me paraît indispensable pour bien profiter des vraies informations contenues dans cette biographie. L'auteur a obtenu le Renaudot 2017 pour ce travail sérieux parfois juste un brin soporifique.


(Warren Bismuth)

vendredi 12 janvier 2018

Stefan ZWEIG « Magellan »


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Pour tout dire je suis très loin d’être un familier de MAGELLAN. Cette biographie de Stefan ZWEIG, spécialiste du genre, allait forcément un peu mieux m’éclairer. Par un travail minutieux, ZWEIG retrace la vie (et la mort cela va de soi !) du célèbre navigateur portugais. En fin de XVème et début de XVIème siècles, le Portugal est la première nation maritime mondiale. Les tensions avec l’Espagne voisine sont fortes et les deux pays se disputent l’hégémonie. MAGELLAN, après plusieurs années passées dans les Indes, revient au pays sans gloire particulière ni très considéré par ses semblables. À partir de 1517, il décide de préparer un voyage déraisonnable : faire le tour du monde. Aidé de cartes (qui s’avèreront erronées !), il se sent capable de relever un défi qu’aucun homme n’a pu jusqu’alors réaliser. Son but est de trouver une route maritime inexplorée qui relierait l’océan Atlantique au Pacifique afin de rejoindre les îles des Moluques, paradis des épices, à l’époque considérées comme de l’or en Europe. Après de nombreuses péripéties, il soumet son projet à Charles QUINT, roi d’Espagne et donc adversaire acharné du Portugal. Contre toute attente Charles QUINT accepte de financer le projet. Le commandement de MAGELLAN pour cette expédition sera rapidement contesté car l’équipage est en grande partie constitué de marins espagnols. C’est en 1519 qu’appareillent les cinq navires de la flotte espagnole. Après des désagréments incessants, une mutinerie à bord, des condamnations à mort (exécutées), la famine (la nourriture a fini par ne plus être comestible), le scorbut, un navire perdu, un équipage décimé, des pillages sur la route, la découverte de la Patagonie, des Philippines, de nombreuses fausses pistes, MAGELLAN et ses hommes aperçoivent enfin, presque par hasard, ce « canal de la Toussaint » (appelé ainsi par MAGELLAN lui-même car découvert un 1er novembre) qui deviendra le détroit de MAGELLAN. Il ne reste plus qu’à foncer aux îles des Moluques. C’est pourtant dans une rixe idiote sur la voie de l’héroïsme que MAGELLAN meurt, l’équipage continuant sa route et arrivant à bon port, au paradis des épices. Peu de marins reviendront en Espagne en vie, et c’est paradoxalement le lugubre DEL CANO, pourtant à l’origine de la mutinerie, qui récoltera les lauriers près de 3 ans après le départ, en ne ramenant pourtant qu’un seul navire mais 26 tonnes d’épices si convoitées. L’Espagne s’enrichit d’un seul coup. Par cette biographie romancée de 1938, Stefan ZWEIG montre un talent hors pair pour nous plonger (et sans vilain jeu de mots) dans l’action immédiatement, nous faire vibrer sur ces bateaux majestueux. Il parvient à rendre sympathique ce MAGELLAN que pourtant tout au long du récit il ne cesse de qualifier de « taciturne ». Cette biographie se lit comme un roman et s’avère être un plaisir incessant empli d’informations judicieuses et précieuses. Derrière l’exploit de ce tour du monde, ZWEIG met le doigt sur deux découvertes beaucoup plus impressionnantes que ce voyage pourtant unique et précurseur. En effet, que signifie un « tour du monde » ? Simplement que la terre est ronde. Pourtant GALILÉE fera les frais de cette affirmation, un peu plus de 40 ans après l’exploit de la flotte de MAGELLAN. Les croyances sont tenaces. De plus, les marins qui étaient certains d’arriver un jeudi bouclent leur épopée un mercredi. Incroyable, il doit y avoir une erreur quelque part, une mouche dans le lait. En fait on vient de découvrir l’existence du décalage horaire.


(Warren Bismuth)

samedi 6 janvier 2018

Fédor DOSTOIEVSKI « Crime et châtiment »


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Comment aligner une suite de phrases à propos un roman que l’on considère comme le plus grand jamais écrit ? Je ne vous ferai certes pas l’injure de vous balancer brutalement un résumé de ce roman fleuve, tout le monde ou presque connaît au moins l’histoire de cet étudiant sans le sou, Raskolnikov, assassinant une usurière dans un bâtiment lugubre de Petersbourg en ce milieu d’un XIXème siècle agité. Ce livre écrit entre 1864 et 1866 est régulièrement estampillé comme le plus grand chef d’oeuvre fictionnel de l’Histoire de la littérature. Pourquoi tant d’enthousiasme ? Sans doute parce qu’il aborde plus ou moins en détails la plupart des thèmes majeurs de l’âme humaine. Mais aussi parce qu’il est une sorte de détonateur de toute une littérature mondiale, il est cette espèce de pont entre la littérature classique du XIXème siècle et celle à venir. Il est à la fois roman philosophique, étude psychologique assez poussée, travail psychanalytique voire psychiatrique. C’est également une étude sociologique fouillée, le culte du surhomme est de plus largement développé, et une réflexion quoique encore esquissée du féminisme encore balbutiant dans des cerveaux mâles du siècle numéro dix-neuf. Mais c’est peut-être surtout l’ancêtre du thriller psychologique où même l’erreur judiciaire est traitée. C’est enfin à l’évidence un livre politique. Il a été dit ou écrit quelque part que les personnages de DOSTOIEVSKI étaient les premiers à avoir autant été élaborés dans la littérature, ils ne sont pas tout d’un bloc, ils sont éminemment complexes. C’est plus que vrai dans « Crime et châtiment » où même les seconds couteaux sont difficiles à cerner, oscillant sans cesse ente le bien et le mal, les mauvaises pensées et la rédemption. La force de DOSTOIEVSKI est qu’il laisse parler ses personnages sans jamais s’immiscer, de sorte qu’il est difficile voire impossible de savoir où se positionne l’auteur. Si Raskolnikov en est le personnage principal, c’est peut-être le juge Porphiri qui guide toute l’action, un type comme il n’en avait jamais été inventé auparavant, avec un flair touchant au génie, un recul et une fausse candeur forçant le respect. Oui « Crime et châtiment » est bel et bien un thriller, bien qu’il soit infiniment plus que cela. Les deux face-à-face entre Raskolnikov et Porphiri (dans certaines traductions il s’appelle Prophyre) sont sans doute les plus beaux duels de toute la littérature. Raskolnikov est cet étudiant qui a dû stopper ses études par manque d’argent. Mais il donne aux pauvres, chaque fois qu’il a de l’argent il le redistribue tel un mécène, un sauveur. Il possède un cœur énorme, une sensibilité exacerbée, mais une fierté et un culte de la personnalité qui le perdra. Il est à coup sûr une figure résolument christique. Seulement voilà : il a tué. Porphiri est passionnant à suivre. Juge qui ne paie pas de mine, c’est pourtant ce personnage qui a inspiré Columbo (selon moi la plus grande série ayant existé, par ses enquêtes complexes et implacables, et bien sûr par son inoubliable lieutenant à l’imperméable râpé. L’autre influence majeure de l’accouchement de Columbo semble être « Le petit docteur » de SIMENON soit dit en passant). Lorsque l’on connaît bien l’univers de Columbo et que l’on relit « Crime et châtiment », cette gémellité saute aux yeux, est saisissante. Un simple exemple parmi tant d’autres : « Si je l’arrête trop tôt, notre homme – même si je suis persuadé que C’EST LUI – c’est moi-même, n’est-ce pas, que je prive des moyens de le démasquer ultérieurement et, ça, pourquoi ? Parce que je lui donne, pour ainsi dire, une position stable, pour ainsi dire, je le prépare et je l’apaise, psychologiquement, et il rentre dans sa carapace : il comprend enfin qu’il est prisonnier ». Mais d’ailleurs, tout « Crime et châtiment » n’est-il pas la trame première de Columbo ? Dès le meurtre de l’usurière, on sait que c’est Raskolnikov qui l’a commis. Mieux : on sait AVANT le crime qu’il va l’assassiner. Ne croyez pas avoir là un roman lugubre et austère. En effet, certaines scènes, par ailleurs très théâtrales, sont cocasses voire hilarantes (l’auteur se lâche enfin). Pourtant elles sont jouées par des âmes perdues, torturées au dernier seuil. Revenons à Prophiri, personnage très peu présent dans le récit, mais dont l’ombre porte pourtant la majeure partie du récit.  Le roman va basculer, le « héros » Raskolnikov va, à un moment très précis, d’une manière comme imprévue, juste après sa deuxième et dernière entrevue en duel avec Prophiri, totalement changer. Quelle est la dernière phrase de Porphiri à l’issue de cet ultime entretien ? « De bonnes pensées, de bons commencements ». Lorsqu’on est plongé au cœur de l’action, cette phrase sonne comme visionnaire, seul Porphiri a pu prévoir ce revirement chez Raskolnikov. Je me risque à dire que Raskolnikov et Prophiri sont peut-être les deux personnages de fiction les plus réussis, les plus aboutis (les plus emblématiques ?) de toute la littérature, en tout cas de celle qu’il m’a été permis d’explorer. Le génie de ce bouquin vient aussi du fait qu’il a été écrit par un romancier qui n’écrivait pas très bien (les critiques sont à peu près unanimes), un style un brin balourd, des répétitions à foison, des hésitations nombreuses, répétitives elles aussi. D’un style bancal DOSTOIEVSKI en sort la substantifique moelle, un coup d’éclat unique puisque l’on finit par ne plus penser au style mais bien à l’affaire, plongés que nous sommes dans le cœur même des protagonistes. Je n’avais encore jamais lu un roman pour la troisième fois, c’est désormais chose faite avec ce « Crime et châtiment » laissant sans voix. Cependant c’est une première avec la traduction au cordeau d’André MARKOWICZ, spécialiste de l’écriture de DOSTOIEVSKI. Contrairement à tous ( ?) les traducteurs précédents, MARKOWICZ a pris le parti de présenter DOSTOIEVSKI exactement comme il écrivait, avec les hésitations, les lourdeurs, les répétitions afin d’être au plus près de l’auteur, être le plus « vrai » possible, ne pas trahir ni embellir. Jusqu’ici, on tentait de bonifier, de fluidifier l’écriture de cet écrivain. MARKOWICZ met la plume dans le cambouis et refuse tout subterfuge. Il en résulte un moment rare, comme si soudainement nous étions en mesure de lire un manuscrit russe à partir de la langue originale. Nous découvrons un DOSTOIEVSKI qui écrit ses dialogues comme ceux-ci pourraient réellement avoir lieu dans la rue entre quidams, avec ces onomatopées, ces erreurs de conjugaison, ces hésitations. Mais il suffit, étant donné que je pourrais écrire des heures et noircir des pages sur ce chef d’œuvre, il vaut mieux s’en tenir là, respirer un bon coup, et se dire qu’il va être difficile à l’avenir de lire un bouquin aussi fort, aussi dense, aussi varié dans ses thèmes, aussi prenant. En d’autres mots, aussi parfait. Troisième rencontre et troisième sensation singulière d’être abandonné en quittant ce récit, de se retrouver face à un vide palpable, immédiat. Et si je me sens trop seul et désire retrouver cette puissance incarnée par Raskolnikov et Porphiri, un petit Columbo ne sera jamais de trop, tel un placebo qui ferait son effet. Et je me plais à imaginer les lecteurs et lectrices qui ont découvert ce « Crime et châtiment » à sa sortie sous forme de feuilleton (comme souvent à l’époque), n’en pouvant plus d’attendre la suite et se rongeant les ongles jusqu‘au sang, voire jusqu’au moignon. La présente traduction est sortie dans la collection ACTES NOIRS de chez ACTES SUD. Ruez-vous dessus, il ne sera fait aucun prisonnier.


(Warren Bismuth)

mercredi 3 janvier 2018

Boris CYRULNIK & Boualem SANSAL « L’impossible paix en Méditerranée »


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Interview croisée (menée par José LENZINI) de ces deux intellectuels, le premier psychiatre et neurologue français, le second écrivain algérien. Le menu est dense et chaque protagoniste devra répondre plutôt brièvement à des questions pertinentes. Néanmoins, les réflexions sont poussées, creusées et peuvent nous laisser sur le bord de la route, nous peu érudits en géopolitique et Histoire des religions et autres fanatismes. Les deux funambules restent en équilibre en déroulant leurs thèses sur de nombreux sujets brûlants : islamisme, antisémitisme (les deux thèmes se recoupant de plus en plus), conflits israélo-palestiniens, poids divers des U.S.A., de la Russie, de l’Europe ou encore de l’O.N.U. sur la scène politique mondiale, comparaison de l’islamisme et du nazisme, situations politico-religieuses du Maghreb, du Moyen-Orient, chimère de la paix, des paix devrait-on dire, intérêts des grands puissances, etc. Autant dire qu’en quelques dizaines de pages il n’est pas aisé de développer des arguments sur tous ces points. Néanmoins CYRULNIK et SANSAL s’en sortent comme des chefs, avec des phrases qui font mal, lucides pourtant, mais pouvant nous mener au désespoir quant à l’avenir de l’humanité sur notre planète. Boualem SANSAL ne se définit pas précisément comme un écrivain courageux : « Courage ? Non, surtout pas ! Le courage est une flamme qui peut pâlir et s’éteindre et vous manquer au moment le plus crucial. C’est même une folie, une exaltation passagère. Non ! C’est quelque chose de plus fort [La résistance dans le contexte actuel], de plus vrai, c’est la vie menacée par la ruine, la haine et la souillure qui va puiser dans les profondeurs de l’âme ce qui est sa substance même : sa dignité ». Dans cet échange épistolaire, CYRULNIK n’est pas en reste : « Je suis assez pessimiste parce que je pense qu’on ne peut prendre conscience de la paix et en jouir que si l’on a été en guerre, et que, de nos jours, il n’existe plus de procédure pour arrêter la guerre et faire la paix ». De nombreuses phrases seraient à mettre en exergue tellement la conversation est de haut niveau. Que dire de cette fort judicieuse pensée de Boualem SANSAL où il trempe encore sa plume dans le vitriol « Mais l’échec vient en fait du surgissement (attendu, pas attendu ? Provoqué, naturel ?) du « printemps arabe », qui a chassé les dictatures arabes sans faire entrer la démocratie et faire apparaître ce qui était à peine soupçonné : la profonde et irrésistible réislamisation des peuples arabes et l’inclinaison de nombre d’entre eux (chez les jeunes, les commerçants, les professions libérales) vers des courants radicaux » ? Les deux penseurs se répondent parfois, l’un rebondissant de manière dynamique sur la thèse de l’autre. C’est tout de même un échange assez relevé donc il ne faut pas s’emballer à sa lecture. Certains passages peuvent s’avérer complexes, pourtant ils sont dits, écrits avec simplicité, sans mots où un dictionnaire nous apparaîtrait comme indispensable. En fin de volume, plusieurs annexes : un « Appel des écrivains pour la paix » lancé en 2012 par Boualem SANSAL et David GROSSMAN, suivi d’un article du même SANSAL sur Jérusalem, une lettre visionnaire de FREUD datée de 1930, pour terminer sur des réponses bonus de l’interview par CYRULNIK parues en 2009. Une conversation qui donne envie d’aller plus loin, de mieux comprendre ce qui se passe irrémédiablement sous nos yeux impuissants, grâce à ces pistes soutenues tracées par deux hommes éclairés et dédiés à la vérité contre la barbarie. Sorti en 2017 aux ÉDITIONS DE L’AUBE.


(Warren Bismuth)

mercredi 27 décembre 2017

THÉÂTRE ASHTAR « Les monologues de Gaza »


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Ces monologues sont au nombre de trente-trois, brefs, vifs, parfois inattendus, d'une longueur d'une à 3 pages. Trente-trois témoignages percutants de jeunes habitant.e.s de Gaza au lendemain de raids israéliens pilonnant durant 3 semaines la bande de Gaza entre fin 2008 et début 2009. Ce qui frappe c'est que la plupart de ces jeunes adultes voyaient, avant les bombardements, Gaza comme le paradis sur terre. Un basculement s'opère dès les premiers assauts, peur, sentiment permanent d'insécurité, odeur de mort, de poudre, cadavres, ruines, subsistance au jour le jour. Les bombes ne tombent jamais bien loin, les témoignages en font foi, souvent les obus tombent sur la maison d'à côté, anéantissant les voisins, qui sont parfois de la famille. En quelques semaines un carnage, une vie sereine s'éteint, une autre prend forme, périlleuse, angoissée. Comme il est précisé en note de fin du présent volume « L'attaque israélienne sur la bande de Gaza, du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009, conduit à la mort de 1380 palestiniens, parmi lesquels 431 enfants. On estime à 100000 le nombre de personnes déplacées. Maisons, écoles, hôpitaux, lieux de culte et centres culturels sont détruits ». Ces destructions, nos trente-trois témoins en parlent, avec pudeur, humour parfois, malgré les séquelles, les plaies ouvertes, physiques ou psychologiques. « Les gens de Gaza disent que la mer lave de tous les soucis, mais moi mes soucis sont plus grands que la mer. Parce que, la dernière fois que j'étais au bord de la mer, j'étais avec mon ami. On a nagé, rigolé, on s'est bien amusés… Mais maintenant je n'arrive plus à aller à la mer ». Trente-trois courtes tranches de vies résonnant comme un couperet, une saignée sur une destinée, trente-trois témoignages mis en scène pour une pièce de théâtre sans dialogues, traduite en 14 langues, jouée depuis sa création par 1700 jeunes jusqu’en 2013, le chiffre a dû grimper depuis. Ce THÉÂTRE ASHTAR existe depuis 1991, basé à Ramallah, Cisjordanie, et invite de jeunes palestiniens à s'exprimer pour faire partager leurs expériences, leurs traumatismes de guerre, et dire que tout n'est pas perdu, même si la paix revenue n'est que relative, dérisoire, et pue encore la mort à plein nez. « Voilà où en sont Gaza et ses rêves : notre souhait le plus cher est devenu de mourir d'une belle mort, et non de vivre une belle vie ». C'est une leçon de résistance, d'espoir. La version papier de cette pièce originale est parue en 2013 aux Éditions L'ESPACE D'UN INSTANT.

(Warren Bismuth)

samedi 23 décembre 2017

Boris PILNIAK « L’année nue »


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Je me trouve présentement avec un bien charmant bâton merdeux entre les mains pour rédiger cette chronique. En effet, dire que ce roman de Boris PILNIAK est original serait faire preuve d’un euphémisme exacerbé. Disons-le tout de suite, je ne suis pas certain d’avoir bien compris ce que l’auteur décrit. Le savait-il lui-même ? Mais cela suffit, détaillons les faits. Le livre écrit en 1920 évoque la nouvelle Russie post révolutionnaire, tout juste née et déjà malade, plus précisément cette année nue de 1919. Ici pas de personnages principaux, mais des tas de figures se croisant, de tous bords, de toutes obédiences. En toile de fond, la famine, la misère, un pays reconstruit à partir de bouts de ficelles, qui avance à l’aveuglette. Cette espèce d’immense épopée se passe en grande partie dans les steppes d’une Russie rurale près de l’Asie. On s’y suicide en masse, on avorte à gogo, on picole, les fêtes ressemblent à une caricature grotesque d’un peuple heureux, des orgies païennes et mémorables. Heureux, ce peuple l’est pourtant dans les champs, décidé à ne plus rien posséder, tout laisser à la collectivité, à la communauté. Mais rien que la structure narrative est complexe, alternant le présent avec un passé ancestral garni de rites, de coutumes, de légendes. Les chapitres sont bizarrement découpés, on peut y lire des chansons populaires, des extraits de bouquins, d’affiches, les nombreux personnages présents sont effacés, comme inexistants. Sur ce point je dirais que l’auteur a voulu pointer le mal que fait cette Russie bolchevique, en annihilant l’humain en tant qu’individu. Ce roman me paraît expérimental dans son tronçonnement, les anecdotes très variées survenant comme un cheveu sur la soupe. Il serait même plausible que des parties aient été écrites comme des cadavres exquis. Ce dont on est sûrs, c’est qu’il s’agit d’un puzzle de l’auteur. En effet, ce roman est tissé à partir de nouvelles et autres écrits de PILNIAK avant 1920. Détricoté aussi. Car lorsque l’auteur se lance par exemple sur la piste des « Verts », ces contestataires individualistes qui refusant toute obéissance, se terrent dans les bois pour y vivre, c’est pour mieux les abandonner ensuite, sans que l’on sache vraiment ce qu’il advient d’eux. Il en est de même pour les groupuscules anarchistes plus ou moins organisés. Ils échouent, mais dans un brouillard opaque. L’horloge omniprésente (peut-être le personnage le plus important du récit) égrène les heures, les minutes. Le folklore russe est très représenté et nous permet de connaître un peu plus la vie jadis dans ces régions rudes, reculées et glaciales. On y parle magie noire. Et on en vient au grand questionnement : et si ce livre complètement morcelé était un chef d’œuvre ? Morcelé, comme la Russie de 1919, éparpillé tout comme elle. Souvenez-vous des bouts de ficelle évoqués plus haut dans cette chronique, le livre semble lui-même avoir été écrit de cette façon, avec des bouts de chandelles, sur des ruines, accouchant d’une fresque présentée en puzzle, comme l’est cette Russie dynamitée, qui comme le récit, fait du neuf avec du vieux. PILNIAK appelle les bolcheviks « Les hommes en vestes de cuir ». La cruauté s’immisçant partout, STALINE lui-même reprendra cette expression dans ses discours. Précisons que PILNIAK était anarchiste, férocement opposé au bolchevisme. On se demande si dans ce livre se cachent des pensées subliminales, si la structure même n’est pas là rien que pour brouiller les pistes. Car en plus de ce patchwork sans nom, concernant les noms des personnages justement, PILNIAK s’amuse à en prénommer deux de la même façon, mais parfois sans rajouter le patronyme, ce qui nous fait douter de l’identité de l’interlocuteur. Cette « Année nue » pourrait être classée du côté des dystopies, mais elle est trop décalée pour ceci. Elle n’est pas complètement historique, car bien que le fond le soit franchement la forme déroute, elle est par ailleurs en tout point novatrice (un grand bravo aux traducteurs et éditeurs pour les nombreuses notes nous éclairant). Peut-être qu’en fin de compte on y trouve ce que l’on veut bien y trouver et que ce « truc » hybride peut être compris de différentes façons. Il est considéré comme le tout premier roman dénonçant le bolchevisme, d’où sa valeur historique. Quoi qu’il en soit, GORKI va tirer sur PILNIAK à boulets rouges, un PILNIAK au centre de la scène devenant un paria et accusé de trotskysme. Il est fusillé en 1938. La traduction de ce présent livre date de 1926 mais elle a été remaniée en 1998, car la version précédente avait entre autres passé à la trappe le dernier chapitre et la conclusion ! Une superbe postface de Dany SAVELLI accompagne cet ebook (le bouquin s’achète aussi en version papier mais j’en ignore les traductions et s’ils sont ou non amputés), c’est la BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE qui a eu la très bonne idée de l’éditer en 2016 en version numérique et de le vendre pour une bouchée de pain. Si vous décidez de vous attaquer à ce livre, n’y allez pas au trot, les mains dans les poches et en sifflotant, vous pourriez changer de mélodie après seulement quelques pages, constatant que vous ne contrôlez plus une monture qu’il vous faudra pourtant ménager pour parvenir au terme de cette tumultueuse aventure.

(Warren Bismuth)

vendredi 22 décembre 2017

Leonid ANDREIEV « S.O.S. »


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Recueil de quatre textes écrits entre mars 1917 et septembre 1919. Nous découvrons un ANDREIEV très critique, très véhément sur la situation russe juste avant et pendant le basculement vers la Révolution. Le premier texte se nomme « La censure ». Si l'auteur s'interroge sur le sujet, c’est aussi pour constater l'autocensure des écrivains : « Ne peut-on à la fois écrire pour la censure et penser librement ? ». S'il croit avoir observer une relative semi-liberté de ton et d'opinion dans la Russie tsariste entre 1905 (date de la première tentative de Révolution) et 1916, en ce mois de mars 1917 il s'insurge contre le contrôle des écrits et l'autocensure qui en découle : « C'est une chose d'aimer la liberté, et c'en est une autre de savoir être libre ». Il ne se prive pas non plus de se lancer sans ménagement dans une autocritique acerbe. Lui, ANDREIEV, n'est pas cet artiste jouissant d'une totale liberté de parole. Une réflexion très poignante car se situant durant le gouvernement provisoire de KERENSKI entre l'abdication du tsar début 1917 et la prise de pouvoir de LENINE en octobre de la même année. À l’instar d’un ZAMIATINE, ANDREIEV fut rejeté à la fois par le régime tsariste et le bolchevisme, leur parcours est par ailleurs assez similaire, se terminant pour tous deux par l’exil, en France pour ZAMIATINE (entre autres grâce à GORKI qui plaidera sa cause auprès de STALINE), en Finlande pour ANDREIEV. Le deuxième texte « Veni Creator ! » est une catapulte particulièrement lestée envoyée sur la gueule de LENINE, 8 pages d'une violence inouïe, un pamphlet comme une marmite d'huile bouillante sur le haut d’un crâne, une violente attaque frontale contre un LENINE vu comme un souverain tout puissant et autoritaire. « Mais tu es dur, LENINE, tu es même terrible, grand LENINE ! Je te regarde et je vois ton petit corps croître en largeur et en hauteur. Te voilà déjà plus grand que la colonne Alexandre. Voilà déjà que tu surplombes la ville comme le nuage de fumée d'un incendie. Voilà que déjà, comme une nuée noire, tu te déploies sur l'horizon et recouvre le ciel tout entier : il fait sombre sur la terre, les ténèbres règnent dans les demeures, tout est silencieux comme dans un cimetière ». L'avenir ne donnera pas tort à ANDREIEV. Pour bien cerner la prouesse et la portée de ce brûlot, précisons qu'il a été écrit en septembre 1917, soit un mois avant l'arrivée de LENINE au pouvoir ! « S.O.S. », est écrit quant à lui en février 1919 lorsque ANDREIEV est exilé en Finlande. Il avertit le reste de l'Europe d'une crise sans précédent se jouant en Russie (qui n'est pas encore devenue U.R.S.S.), il lance un appel désespéré aux nations européennes qui viennent tout juste de sortir de la guerre, il met violemment en garde les peuples et les dirigeants contre l'ogre bolchevique «  Il faut être totalement privé de raison pour ne pas comprendre les actes, les agissements et les convoitises, simples et évidents, du bolchevisme ». La frappe est directe, mais l'appel solennel. TROTSKI est traité de « bouffon sanguinaire ». ANDREIEV assiste de loin et sans force au naufrage d'une nation entière, une Russie malade et défaite. « Il est difficile de préserver sa vie, cela semble presque un bonheur de s'en débarrasser ». La solennité est portée jusqu'à la dernière ligne et l’ultime phrase de ce texte à l'encontre de l'Europe « Que te dire encore, mon ami ? Viens vite, hâte-toi ! ». Le dernier texte présenté est inachevé puisque écrit en septembre 1919, le mois même de la mort d'ANDREIEV (qui surviendra le 12 des suites de l’un de ses trois suicides ratés, l’auteur, alcoolique, jouissait d’un optimisme sans faille). Le père Leonid lance un dernier pavé, un parallèle entre révolte et révolution, la première étant « dénuée de pensée », ne représentant que l'instant présent, la seconde « remplie de pensée », organisée, désintéressée, luttant pour l'avenir. Pour ANDREIEV, le bolchevisme représente la trahison à la révolution, à l'humanisme : « Le mot « homme » a été éradiqué du vocabulaire bolchevique », bolchevisme que l'auteur personnifie en Satan, chargeant le parti au pouvoir : « Si tous les bolcheviks ne sont pas des scélérats, tous les scélérats de Russie sont devenus bolcheviques ». Ironie de l'Histoire, étant faite de petits pieds de nez forgeant les grandes anecdotes mémorables, le texte s'arrête brutalement au titre du chapitre trois. Il s'intitule « Leur règne ». On ne peut que laisser place à un silence respectueux devant un écrivain éminemment visionnaire qui a senti la tragédie venir avant même l’avènement de LENINE. Ce recueil est sorti en 2017 aux excellentes Éditions INTERFÉRENCES, traduit de main de maître par Sophie BENECH spécialiste de l’auteur, 75 pages de dynamite toute russe pour bien constater sans aucun doute possible que le peuple connaissait la chanson que s’apprêtait à interpréter le bolchevisme avant même sa véritable mise en pratique sur le terrain. Témoignage précieux d'un immense auteur, à garder sous verre et à briser en cas d'urgence, on n'est jamais trop prudent.e.s.


(Warren Bismuth)